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Forêts urbaines : de l’idée à la réalité

La forêt urbaine attise les passions et les débats, à la fois sémantiques et techniques, sans doute parce que le vocable appliqué aux peuplements ligneux urbains traduit des perceptions différentes et recouvre des projets de végétalisation aux réalités variées. Tour d’horizon sur ce type spécifique de plantation, tout aussi clivant que fécond.

Le concept d’« urban forest », apparu en 2012, a été défini par la FAO en 2017 : « Un réseau ou un système incluant toutes les surfaces boisées, les groupes d’arbres et les arbres individuels se trouvant en zone urbaine et périurbaine, y compris, donc, les forêts, les arbres des rues, les arbres des parcs et des jardins, et les arbres d’endroits abandonnés. »
Une définition assez éloignée de l’espace forestier sylvicole pour lequel les questions de densité, de surface mais aussi d’utilité économique priment. Pour l’Office national des forêts, la forêt urbaine englobe en sus la notion de reconquête végétale d’un espace artificialisé. Elle rejoint ainsi les problématiques de corridors et de trames écologiques et recouvre également un volet sociétal important incluant un accompagnement sanitaire du patrimoine arboré et l’intégration de l’habitant.

A contrario, pour l’architecte-paysagiste Caroline Mollie, c’est un leurre sémantique : « le terme de forêt est très évocateur chez les urbains. En l’utilisant, on fait croire aux populations qu’elles vont retrouver un espace bucolique et ressourçant… Cette vision idéalisée se heurte de plein fouet aux contraintes urbaines. » La confusion est d’autant plus gênante qu’au sein des villes, il existe une hiérarchie des typologies d’espaces plantés qui correspond depuis plusieurs siècles à des pratiques professionnelles et à des usages précis : mail ou esplanade plantés, jardin, parc, etc.

Les atouts et les points de vigilance

Quelle que soit la définition retenue, la forêt urbaine est considérée aujourd’hui par les collectivités comme une des réponses susceptibles d’adapter la ville aux changements climatiques. Les scénarii et les conjectures du GIEC permettent de proposer une forme d’anticipation des migrations assistées végétales tout en restant ouverts aux évolutions. « Le simple fait de planter équivaut à créer des réservoirs et des lieux d’accueil pour la faune et la flore même si personne ne sait avec certitude quels seront les paysages de demain », explique Solenne Maillot, Cheffe de Produit National Aménagement Loisirs Écotourisme / Forêt Urbaine à l’ONF. L’intégration des projets dans la planification urbaine est à ce titre très importante. Par exemple, l’articulation avec les plans climat air énergie territoriaux (PCAET) crée des synergies : en plaçant l’arbre au cœur de différentes politiques locales, la protection de son statut augmente et il devient une donnée incontournable.

L’ONF, qui propose de multiples prestations en milieu urbain, s’appuie sur une cinquantaine d’arboristes3 dans toute la France, une quarantaine d’experts paysagistes et, selon les besoins, un réseau de naturalistes. « Dans le contexte des forêts urbaines, il est fondamental d’associer une expertise paysagère et urbanistique en plus de l’expertise arboriste », souligne Solenne Lengrais, Chargée de marketing et innovation à l’ONF.

Parallèlement, le choix des essences questionne. Même si l’on constate que certains types de chênes, les frênes ou les pins se déplacent toujours plus vers le Nord, cela ne signifie pas pour autant qu’ils résisteront mieux aux aléas climatiques. Les échanges et expérimentations des professionnels (voir par exemple le réseau Plante et Cité) ou les ressources des arborétums sont très utiles. « Certaines essences vont continuer à s’adapter et se développer dans nos territoires. Il faut mettre toutes les chances de notre côté en misant sur leur complémentarité. Cela s’étend à la biodiversité comme la capacité de survie de champignons qui ont besoin d’un support d’accueil », complète Solenne Maillot. « Il faut retrouver la curiosité pour l’exotisme qui a toujours existé chez l’Homme et aller chercher ailleurs ce que l’on pourrait introduire chez nous. Ne nous privons pas de diversifier, d’innover et d’élargir notre palette végétale », ajoute Caroline Mollie.

La bonne tenue des arbres dépend par ailleurs de leur alimentation hydrique. « Les plants vont aller chercher très profondément l’humidité, donc tout ce qui permet le captage de l’eau dans le sol et le sous-sol est à favoriser. Il faut désimperméabiliser le maximum de surfaces possibles », poursuit Caroline Mollie.

La formule Miyawaki, une vraie fausse solution ?

Pour Solenne Lengrais, « la technique Miyawaki a le mérite d’avoir mis sur le devant de la scène les problématiques de végétalisation de l’espace urbain. Cela étant dit, en tant que forestiers et experts arbres, nous portons un regard critique sur la méthode et le marketing développés autour. Nous nous appuyons quant à nous sur la palette végétale de demain. Nous élaborons aussi systématiquement une entrée paysagère et travaillons sur des plantations de micro-forêts moins denses, qui respectent davantage le modus végétal et proposent des usages aux habitants. »

Caroline Mollie renchérit : « les forêts Miyawaki ne sont pas pertinentes pour les populations urbaines au sens où elles créent des taillis et des fourrés qui restent inaccessibles au public. Elles demandent en outre un entretien soutenu :  un éclaircissage annuel au moins pour les premières années, puis bisannuel et, enfin, tous les 5 ans, indispensable pour que chaque arbre se développe correctement. En revanche, elles représentent un système de plantation intéressant dans les zones délaissées tels que les talus d’autoroutes ou bien dans les zones en déshérence peu fréquentées, entrées de villes ou friches industrielles par exemple. On peut préparer des terrains plus ou moins plantés et pollués dans une approche de pré-verdissement pour des utilisations futures et sur une période de 10-15 ans. »

L’arbre au cœur des attentes

Dans tous les cas, le rôle capital de l’arbre en ville ne se dément pas, à condition que la plante ligneuse ait la possibilité de développer un système racinaire vigoureux et une belle couronne, gage d’un bon couvert végétal, éléments indispensables pour lutter contre la chaleur et mieux vivre en ville Penser sur le long terme implique l’emploi de jeunes sujets, les mieux à même de s’adapter à leur environnement. Cela nécessite un accompagnement les premières années. Et parce que les décideurs publics souhaitent obtenir des résultats rapides, une phase « attractive » est à prévoir d’emblée. Autrement dit planter une strate arbustive et herbacée en complément de la future strate arborescente pour que le site paraisse tout de suite renouvelé et désirable. Les élus peuvent faire confiance aux professionnels en ce sens ! Charge à eux de donner ensuite les moyens à leurs services gestionnaires de suivre dans le temps les nouvelles plantations.

La forêt urbaine de la FAO ne se résume pas au nombre d’arbres plantés mais à sa durabilité en considérant que la typologie de l’espace conditionne des typologies de plantations différentes. On ne plante de la même façon aux abords d’une piste cyclable ou en lisière de bâtis. « Nous sommes convaincus de la nécessité d’avoir des approches plurielles et l’humilité de s’autoriser à les explorer pour progresser vers des villes plus durables et agréables à vivre », conclut Solenne Maillot.

Source: citeverte.com

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